Gimme Mort

Ce n'est pas parce qu'on va tous y passer qu'on ne peut pas en parler.

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Par Stéphane Durand
4 articles
17 nov. · 6 mn à lire
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Les gens mortels : Tiffany Loomans, podcasteuse de la mort.

Tiffany aime parler de la mort, et ça tombe bien car on adore l’écouter. Depuis plus d’un an, elle anime Le podcast de la mort, véritable lieu d’échange entre les endeuillés et les professionnels du secteur. Rencontre…

Pourquoi créer un podcast consacré à la mort ?  Il Il y a déjà de très bons podcasts sur le sujet, comme Ainsi va la vie ou Demain il fera beau. Je ne voulais pas copier ce qui existait mais apporter ma touche personnelle. Mon but était de ne pas seulement dialoguer avec des gens ayant été affectés par le deuil mais également d’aller à la rencontre des ceux qui travaillent auprès de la mort, que ce soit en pompes funèbres ou dans le secteur médical, pour écouter l’humain derrière le professionnel. On a souvent des idées toutes faites sur ces personnes et j’étais curieuse de connaître les histoires de vie qui les ont menées sur ce parcours. Ma démarche initiale était très spontanée.

C’est un sujet qui t’a toujours intéressé ?  Je viens du milieu de l’entreprise, j’étais consultante en stratégie dans de grands groupes industriels. Sur le papier, j’avais le parcours parfait de celle qui a coché les bonnes cases: super poste, bien payée, j’étais très valorisée… Mais au fond, je ne comprenais pas à quoi je servais. Réaliser des moteurs de volets roulants, ce n'était pas vraiment compatible avec mes valeurs et j’en suis arrivée à faire un abandon de poste. Néanmoins, j’aimais l’aspect relationnel de mon métier, dont une partie consistait à écouter les gens, à mettre en valeur le savoir de l’autre. J’ai donc fait une certification de coaching professionnel pour guider des entreprises afin qu’elles adoptent des conduites plus vertueuses. J’accompagnais aussi des particuliers et, lors de ces consultations personnelles, je me suis aperçue qu’ils venaient souvent pour des problématiques liées au deuil. Ces sujets me touchaient aussi personnellement: j’ai perdu mon grand-père de cœur qui a été victime d’une agression mortelle en 2005, et ma cousine, dont j’étais très proche, s’est suicidée. Ce sont deux pertes qui ont été brutales à vivre. J’ai aussi connu des morts plus douces lors du décès de ma grand-tante pour qui nous avons réalisé de très belles funérailles. Mon cheminement a été progressif, j’avais ces deuils à gérer et je ne me sentais pas prête à me lancer sur cette voie, même si la mort reste un sujet qui m’intéresse depuis toujours, j’ai d‘ailleurs dévoré plein de livres à ce propos. Qu'y a-t-il de plus universel que le deuil? Et pourtant il reste tabou.

Tu as donc décidé de poursuivre des études dans ce sens ?   Je me suis formée l’année dernière à un diplôme universitaire « Deuil et travail de deuil » à l’espace éthique de la fac de médecine de Paris-Saclay. J’ai suivi des cours sur les soins palliatifs, les rites funéraires et évidemment sur le deuil. Je termine actuellement mon mémoire consacré à l’intérêt de la pluridisciplinarité dans la prise en charge du deuil.

Aujourd’hui, tu en a fait ton métier : accompagnatrice en deuil.  J’ai lancé le podcast parallèlement à mon apprentissage afin d'écouter des gens endeuillés. J’ai également démarré une formation de bénévolat d’accompagnement de personnes en fin de vie avec l’association JALMALV (Jusqu'à la mort accompagner la vie). On a tout à apprendre des autres, des bénévoles et des professionnels qui accompagnent les endeuillés depuis des années. Ils m'ont transmis leur savoir et ça a été une vraie chance. J’ai commencé à exercer début septembre, puis les personnes sont venues vers moi après avoir écouté mon podcast dans lequel ils peuvent percevoir ma sensibilité et comprendre mon approche.

As-tu été surprise de recevoir de nombreux retours de tes auditeurs ?  Je n’y avais pas vraiment pensé en amont et j’ai été étonnée de constater que le podcast a vite rencontré son audience, entre 500 et 1000 écoutes par épisode, à la fois peu mais beaucoup pour ce thème qui est la mort. J'en arrivais au point où je me rendais compte que je voulais accompagner les autres et cela a donné du sens à ma démarche. Je reçois beaucoup de messages d'auditeurs qui me parlent de leurs deuils, présents et passés. Je suis vigilante avec l’emploi de « deuil pathologique »: ce deuil qui dure une quinzaine d'années pour lequel on ressent encore de l’émotion. Ça ne me choque pas du tout tant que cette sensation n’est pas débordante. On éprouvera toujours une forme de nostalgie, même si le temps passe. Il y a des moments dans l’année qui vont réveiller des choses, notamment en période d’anniversaire ou de fêtes. D’ailleurs, je prépare des épisodes pour tenter d’aider les auditeurs à traverser les fêtes de fin d’année d’une manière un peu plus douce lorsque l’on est endeuillé.

Peux-tu nous dévoiler le programme de tes futurs épisodes ?  J’ai mis du temps à trouver le ton juste, j’alterne dorénavant les épisodes de témoignages et des épisodes capsules. Je fais des appels à témoins sur mes réseaux sociaux et, soit j’enregistre les personnes dans le cadre d’une interview, soit ils m’envoient leur enregistrement, sur lequel j'effectue un travail de montage avant diffusion. Afin d’apporter une cohérence éditoriale, je me base sur les dates clés du calendrier. En septembre par exemple, il y a la journée du droit à l’avortement, j’ai donc proposé une série d’épisodes consacrée à l’IVG, un deuil non reconnu. C'est un sujet qui me tient à cœur. On peut y écouter les témoignages de femmes et d’hommes. C’est important pour moi que le Podcast de la mort fasse entendre les voix de tout le monde.

 Et tes funérailles, elles vont ressembler à quoi ?  J’ai déjà beaucoup abordé le sujet, surtout avec mon mari. Ces discussions nous ont permis de comprendre que nous avions besoin de nous harmoniser sur certains points, notamment celui du lieu d’inhumation, pour être ensemble par-delà la mort également. Me concernant, je souhaite une inhumation en pleine terre, dans un cercueil le plus simple possible. La famille de mon mari travaille beaucoup le bois : dans un monde idéal, j’aimerais que ce soit l’un d’eux qui le fabrique, si toutefois ils en ont l'envie. Tu l’auras sûrement deviné, je voudrais un capiton en coton ou même biodégradable et j’éviterai - si possible pour mes proches et selon les circonstances de mon décès - les soins de conversation.Le lieu d’hommage, la trace sont des éléments importants pour moi dans mes deuils : j’apprécie de pouvoir « visiter mes défunts ». J’aimerais donc beaucoup être inhumée avec mon mari dans ma ville natale, pour reposer entre mon grand-père de cœur, Daniel, et la tombe qu’a réservée ma grand-mère pour elle. J’adore l’idée de les rejoindre, de me retrouver entourée de mes piliers d’amour. Ce n’est pas encore légal, mais je voudrais avoir la possibilité d’être enterrée avec mes animaux. J'aimerais une tombe végétalisée, si possible avec un petit arbre qui y pousse, et des coquelicots au printemps.Concernant mes funérailles à proprement parler, je souhaiterais une cérémonie laïque personnalisée (si Julie de Murmures est dispo ce jour-là : on fonce !) où chacun se sentirait libre d’avoir l'attention qu'il veut envers « moi » ou mon corps selon les sensibilités : écrire sur mon cercueil, déposer une lettre, un symbole… Que les gestes d’hommage soient ouverts avec pour unique contrainte d’être vigilant à l’écologie. Mon souci premier serait d’apaiser les cœurs des vivants.

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